AFFAIRE CLASSÉE

Par Jean COLANERI Ancien Directeur des Organisations Professionnelles,Européenne et Française, de la Chocolaterie

Union Européenne 1 - On le sait : deux types de chocolat peuvent maintenant coexister sur le marché français. Un décret de Juillet dernier, appliquant une directive européenne de Juin 2000 (+) a en effet admis la fabrication et la vente d'un nouveau chocolat comportant, en plus du beurre de cacao, certaines autres matières grasses végétales (MGV).

Ainsi a concrètement pris fin une longue période de débats, palabres et empoignades au sein de l'Union, durant laquelle plusieurs états et leurs opinions publiques se sont exprimés et affrontés avec une véhémence rarement atteinte à propos du contenu d'un produit alimentaire.

(+) Décret 2003-702 du 29 Juillet 2003 - JO du 1er Août 2003, page 13146
Directive 2000/36 /CE du 23 Juin 2000 du Parlement européen et du Conseil
JOCE L 197 du 3 Août 2000, page 19
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2 - Le chocolat est aliment de plaisir, euphorisant par excellence. Mais sa composition, sa production et sa commercialisation forment un faisceau de problèmes qui font comprendre le temps passé sur le dossier, la difficulté à conclure, la nature passionnée des discussions et l'intérêt apporté par les médias à la question. Rappelons ce contexte.

- Le cacao tient la seconde place, après les céréales, dans le commerce international des denrées ; importé principalement de pays en développement, voire pauvres, c'est l'un des éléments majeurs des relations économiques de l'Europe avec le Tiers monde.

- Les deux autres composants de base du chocolat, le sucre et le lait, relèvent de la politique agricole commune.

- La production de demi-produits et de produits finis de chocolaterie est assurée à la fois par des multinationales, géants industriels, par des PME de tailles diverses et par des artisans qui tiennent boutique. Tous fabriquent, en tout cas vendent, le même produit sur les mêmes marchés de consommation.

- La perception du chocolat est fort différente selon les pays : chez les uns, c'est un produit de consommation courante alors que, chez d' autres, il est souvent considéré comme un fleuron de la gastronomie nationale.- Les Quinze occupent en chocolaterie la première place : ils achètent plus de la moitié de la récolte de cacao et sont, ensemble, les plus grands fabricants et exportateurs de chocolat dans le monde.

3 - La création du Marché Commun exigeait la suppression des obstacles non seulement douaniers mais également réglementaires. Aussi, dès le début des années soixante, la Commission a-t-elle soumis à l'approbation des Etats membres un vaste programme d'harmonisation des législations nationales. Dans le domaine agroalimentaire, plusieurs centaines de réglementations unifiées ont été adoptées à ce jour... dont celle du chocolat.

Le chocolat a fait l'objet d' une première directive en 1973. Bien accepté à l'époque dans la plupart de ses dispositions, ce texte avait cependant laissé en suspens la demande des trois nouveaux membres d'alors, Danemark, Irlande et Royaume-Uni de pouvoir vendre chez leurs partenaires du chocolat comportant des MGV, usage interdit chez les Six. Le réponse est venue... 27 ans plus tard, en 2000, sous la forme d'une nouvelle directive qui a donné satisfaction aux demandeurs (dont le nombre avait entre temps quadruplé) en autorisant les MGV dans l'ensemble de l'Union.

Pouvait-il en être autrement ?
Etait-il possible soit d'interdire l'emploi des MGV dans tous les Etats membres, y compris dans ceux qui en faisaient usage depuis des décennies, soit de maintenir deux marchés distincts, l'un où on l'autorise, l'autre où l'on interdit, séparés par des barrières infranchissables ? L'imaginer, c'était ignorer les règles fondamentales du Traité de Rome et méconnaître le fonctionnement des institutions européennes. C'était aussi négliger l'évolution du rapport de forces au sein de l'Union, de plus en plus favorable à l'autorisation des MGV par suite de l'arrivée de nouveaux membres.

Comme il fallait donc s'y attendre la Commission, en rouvrant le dossier en 1996, a proposé d'autoriser dans toute l'Union la fabrication et le commerce du chocolat contenant les matières grasses demandées. Et, comme cela était également prévisible, le Conseil des Ministres a largement approuvé en 1999 cette position, par douze voix pour - dont celle de la France - deux contre (Belgique et Pays-Bas) et une abstention (Luxembourg). Le Parlement européen s'est prononcé peu après dans le même sens à une large majorité.

4 - À la surprise générale, et sans crier gare, notre pays a donc donné son accord. Et cela, alors que, pendant des années, le discours officiel avait été : « les MGV ne passeront pas ! » Certes, toute résistance était devenue vaine, compte-tenu de la répartition des voix au Conseil. Tout de même, cette approbation formelle de la part d'un pays qui, plus que tout autre, se proclame défenseur de l' authenticité des aliments et affirme être sans cesse préoccupé des malheurs du tiers-monde, est à la fois peu compréhensible et modérément honorable.

Interrogé par un sénateur sur ce comportement inattendu, le ministre des Affaires européennes de l'époque n'en a donné aucune explication valable.

5 - Si la France n'avait aucune chance de l'emporter sur le fond, on pouvait au moins espérer qu'elle obtiendrait des mesures encadrant strictement l'usage des MGV. Cela n'a pas été le cas. La liste des graisses retenues est critiquée par plusieurs experts qualifiés, et l'absence de méthode de contrôle fiable pour garantir le respect de la limite retenue (5 % du poids de chocolat) est inquiétante.

En outre et surtout, le texte ne tient pas compte de l'intérêt fondamental du consommateur à être pleinement et clairement informé de la modification substantielle apportée à un produit connu depuis toujours, puisqu'il n'exige pas que la présence de MGV soit systématiquement mentionnée à côté du mot « chocolat ». On ne trouvera cette indication qu'... .au dos de l'emballage, en petits caractères à côté de la liste des ingrédients... Acheteurs, ayez de bons yeux ou n'oubliez pas vos lunettes et pensez à retourner les paquets...

6 - Les pays producteurs de cacao sont les grands perdants dans l'affaire : moins de beurre de cacao utilisé signifie forcément moins de fèves vendues et les exportations de quelques graisses tropicales, où ils n'ont d'ailleurs qu'une place limitée, ne feront pas compensation, loin de là. De plus, il n'y aura pas de constat régulier par l'Union de l'impact de la directive sur l'économie des PVD, comme ceux-ci l'avaient réclamé.

Les sociétés chocolatières sont évidemment gagnantes, c'est le cas de le dire. En réalité, multinationales ou pas, les fabricants ont usé de la possibilité de demander, en toute légalité, l'emploi d'une matière première moins chère que celle utilisée seule jusqu'alors. Le droit favorisait leurs intérêts. Cela est un fait, qu'on le veuille ou non.

Seront gagnants les chocolatiers industriels qui mettront pleinement à profit la possibilité offerte par la nouvelle directive. Mais, on peut espérer que certains hésiteront à porter atteinte à leur image avec des produits qui ne seraient pas « pur beurre de cacao ».

Les artisans se sont vivement émus, notamment en France, mais aussi chez nos voisins belges et italiens, à l'idée que pourrait apparaître sur le marché un chocolat de moindre qualité, lancé à grande échelle par leurs concurrents de toujours, les industriels. Réaction qui a eu pour mérite de rappeler leur place dans la production de chocolat, par le rôle non négligeable qu'ils y tiennent, et avant tout par l'excellence unique des produits qu'ils offrent aux consommateurs.

Ces artisans, dont beaucoup sont des hommes de métiers incomparables, placent la France au premier rang de la qualité chocolatière, en particulier dans le domaine des bonbons de chocolat, pierre de touche de la perfection. Ils ne tient qu'à eux qu'elle y reste. Il leur faudra, comme par le passé, utiliser les meilleurs ingrédients, les plus fines couvertures et concevoir les fourrages les plus délicats et les plus savoureux ; et, bien sur, continuer à n'utiliser que « pur beurre de cacao ».

Mais, il serait bon qu'ils réservent maintenant leur énergie à valoriser au mieux leur production par une promotion soutenue de la qualité de leurs chocolats, plutôt que par une contestation désormais inopérante des MGV, dont l'effet risque bien de nuire à l'image du produit en général.

D'ailleurs, les artisans peuvent regarder l'avenir sans crainte. Jamais le chocolat sous toutes ses formes n'a été, en France, dégusté, apprécié et médiatisé comme aujourd'hui. Ce pays est le seul où, tous les ans, un salon sans rival dans le monde est fréquenté par des milliers de visiteurs et où des associations de croqueurs ou autres amateurs participent activement à la promotion des chocolats de qualité et de ceux qui les produisent, artisans et industriels. Quelques vœux et une certitude, en guise d'épilogue :

Que les pouvoirs publics compensent les piètres résultats de leur action passée en informant les consommateurs sur ce qu'est réellement l'étiquetage du nouveau chocolat. Mais aussi, en se décidant, enfin, à supprimer cette monstruosité fiscale qu'est la TVA à 19,6 % perçue sur les trois quarts des chocolats (au lieu des 5,5 % pour tous les autres produits alimentaires).

Que Notre-Dame de la Concurrence incitent les industriels à croire toujours aux vertus du « Pur beurre de cacao », irremplaçable dans les grands produits à marque, et à limiter au maximum l'usage des MGV dans les autres.

Que les bons artisans continuent à progresser en qualité et en inventivité.
Que les consommateurs apprennent à bien choisir, en lisant les étiquetages.
En foi de quoi, soyons certains que ce n'est pas demain la veille que, dans ce pays, on cessera d'aimer le bon chocolat et d'en avoir !

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